Semer des pépins de pomme ne demande presque rien : un fruit, un pot, un peu de patience. Le malentendu arrive plus tard, quand le jeune arbre se met à fleurir. Il ne portera pas la variété dont vous avez mangé le fruit, et il ne peut pas la porter. Le pommier est un arbre à fécondation croisée, et son semis est un tirage au sort génétique dont chaque graine sort différente. Rien ne cloche dans la méthode : chez le pommier, le semis procède ainsi. C'est de ce hasard qu'est née la Granny Smith, à la fin des années 1860, au bord d'un ruisseau australien.
Combien de pépins y a-t-il vraiment dans une pomme ?
Le cœur d'une pomme est découpé en cinq loges, et chacune abrite deux ovules. Cette anatomie a été suivie sur des fleurs de pommier observées au microscope, coupe après coupe, en Norvège, sur des variétés cultivées. Dix ovules au maximum dans un même fruit, donc, répartis en deux rangées.
Le compte réel est presque toujours plus bas. La fécondation dépend du pollen reçu, et un ovule non fécondé dégénère au lieu de devenir un pépin. Les auteurs ont d'ailleurs vu ces ovules non fécondés dégénérer chez certains cultivars. La conséquence se voit de l'extérieur : un fruit qui manque de pépins se développe de travers, reste pauvre en calcium et se conserve moins longtemps.
Compter les pépins d'une pomme coupée en deux renseigne donc sur autre chose que la curiosité du moment. Un fruit régulier, bien rempli, avec ses dix pépins bruns bien rangés, est un fruit qui a reçu du pollen en quantité. Une pomme asymétrique avec trois graines raconte l'inverse : une floraison passée trop vite, sous la pluie ou sans visiteur.
Pourquoi un pommier ne peut-il pas se féconder seul ?
La plupart des variétés cultivées sont auto-incompatibles, et le blocage est inscrit dans leur génome. Un même gène existe en de nombreuses versions, et lorsque le pollen apporte une version identique à celle de la fleur, le tube pollinique s'arrête en route dans le style. L'ovule reste alors sans fécondation, même si la fleur a été visitée et même si le pollen venait d'un pommier voisin. Le mécanisme décrit dans la même étude parle d'un arrêt des tubes polliniques qui s'enroulent et s'épaississent sans jamais atteindre l'ovule.
Il faut donc deux pommiers différents pour obtenir des fruits, et c'est aux insectes que revient le transport du pollen, fleur après fleur. La production de pommes repose sur cette pollinisation croisée, au point qu'un verger sans butineurs ne remplit pas sa récolte. Les abeilles ne sont pas seules au travail. Une équipe américaine a comparé les visites de jour et de nuit sur des parcelles entières, et les pollinisateurs nocturnes ont permis autant de fruits que les diurnes.
Chaque pépin hérite alors de deux parents : l'ovule vient d'une variété, le pollen d'une autre, et le résultat ne ressemble exactement à aucune des deux. Chaque semis est donc un individu neuf.
Pourquoi le pommier issu d'un pépin ne donne-t-il pas la même pomme ?
Un pépin contient la moitié des gènes de la variété que vous avez mangée et la moitié de ceux du pollinisateur, brassés puis recombinés. Le fruit qui poussera plus tard sera donc inédit, avec sa propre taille et sa propre acidité. Les services techniques de l'université d'État de l'Iowa répondent à cette question depuis des années. Leur formulation est sans détour : les pommiers ne viennent pas fidèlement de leurs graines, et un semis est presque toujours inférieur au pommier dont il est issu.
C'est exactement pour cette raison que les pépinières greffent. On prélève un rameau sur l'arbre qu'on veut multiplier, on le soude sur un porte-greffe, et l'arbre obtenu est génétiquement identique à celui dont il vient. Le geste demande un peu de méthode : la fenêtre de greffage ne dure que quelques semaines et se décale selon l'essence.
Semer reste pourtant une expérience qui a du sens au jardin. Le tirage au sort ne donne pas souvent une pomme remarquable, mais il donne toujours un arbre qui n'existe nulle part ailleurs, et parfois une variété que personne n'avait. C'est ce qui est arrivé à Maria Ann Smith.
D'où vient la Granny Smith ?
Elle naît en 1799 dans le Sussex, en Angleterre. Avec son mari Thomas, elle s'installe du côté d'Eastwood, où le couple achète au milieu des années 1850 près de dix hectares pour y planter des arbres fruitiers. L'origine de son pommier a été racontée de plusieurs façons, et le récit le plus ancien et le mieux documenté remonte à un article paru en 1924 dans le Farmer and Settler. L'arboriculteur et historien local Herbert Rumsey y rapporte le témoignage de deux fruiticulteurs qui avaient connu Maria Ann Smith. L'un d'eux se souvenait qu'en 1868, il avait été invité avec son père à venir examiner un jeune semis de pommier qui poussait près d'un ruisseau de la propriété. Maria Ann Smith leur expliqua que l'arbre venait des restes de pommes à cuire « French crab » cultivées en Tasmanie, jetées là.
Personne n'avait rien planté. Le semis devait tout au hasard d'un trognon tombé au bord de l'eau, et à un climat assez doux pour qu'il lève seul. Maria Ann Smith sélectionna ensuite quelques-uns de ces plants. L'arboriculteur local Edward Gallard en éleva un grand nombre et en vendit la récolte chaque année jusqu'à sa mort en 1914, ce qui installa l'arbre dans la région. Maria Ann Smith, elle, était morte le 9 mars 1870 et n'a jamais vu sa pomme devenir une variété commerciale.
La suite s'écrit en deux temps. Des prix remportés dans la catégorie des pommes à cuire au début des années 1890 installent d'abord la variété. La plantation en grand à la station expérimentale de Bathurst, en 1895, l'inscrit ensuite dans la liste des fruits exportables du département de l'Agriculture. Le nom de la variété, lui, vient du surnom que la notice biographique accole à son prénom : Granny, « mamie » Smith.
Comment semer un pépin de pomme ?
Prenez un pépin bien mûr, brun foncé et non pâle, sur une pomme arrivée à son terme. Ce pépin doit ensuite passer par le froid et l'humidité, car il ne germera pas dans un intérieur chauffé : c'est la stratification, la période qui lève sa dormance. Les services de l'Iowa décrivent deux chemins. Le premier est de semer dehors à l'automne, à peine enterré sous une fine couche de terre, en coiffant le semis d'un grillage pour tenir les rongeurs à distance. Le second passe par le réfrigérateur, dans du sable humide maintenu au froid pendant trois à quatre mois, avant de semer en godet au printemps.
La levée s'étale ensuite sur plusieurs semaines, et les pépins d'une même pomme ne lèvent pas toutes en même temps. Semez-en plusieurs dans deux ou trois godets, et gardez le plus vigoureux. La première année se passe en pot, à la lumière mais sans soleil brûlant, avec un terreau frais. Un plant conduit ainsi dehors dès sa première saison s'endurcit sans peine, et rejoint la pleine terre quand il a pris de la hauteur.

Faut-il avoir peur du cyanure des pépins ?
Les pépins de pomme contiennent de l'amygdaline, une molécule qui porte du cyanure lié. Les analyses rassemblées par l'autorité sanitaire européenne donnent, pour les pépins de pomme comme de cerise, des teneurs de un à quatre milligrammes par gramme. Tant que la molécule reste séparée de l'enzyme capable de la couper, il ne se passe rien : dans une graine intacte, les deux sont rangés dans des compartiments distincts. Le broyage ou la mastication les met en contact, et l'acide cyanhydrique se libère alors.
Autrement dit, le pépin avalé entier traverse sans être déchiré, et l'amygdaline reste enfermée. Le pépin croqué, mâché ou réduit en poudre, lui, ne laisse plus cette séparation en place. La consigne est donc simple : on recrache, on ne croque pas, et on ne s'amuse pas à broyer les pépins d'un kilo de pommes pour en faire une poudre. Le jus et la compote ne posent pas la même question, puisque les teneurs y sont sans commune mesure avec celles des graines.

Combien d'années avant la première pomme ?
Un pommier issu de semis traverse une longue jeunesse pendant laquelle il pousse sans fleurir. La durée habituelle est de quatre à cinq ans, mais elle peut aller jusqu'à douze ans selon l'arbre, ce que rappellent les travaux menés sur la phase juvénile du pommier. C'est ce délai qui rend le semis peu attractif pour un producteur, et qui explique l'usage du greffage.
Cette attente n'est pas perdue pour tout le monde. Le semis peut aussi servir de porte-greffe : une fois qu'il a pris de la force, il reçoit la greffe d'une variété connue et donne enfin les fruits attendus. Le travail se fait avec une pince à greffer sur les rameaux fins. L'échec n'est jamais définitif : une greffe qui ne reprend pas se recommence l'année suivante sur le même sujet, qui aura gagné en diamètre.

Rien n'empêche de mettre un pépin en terre cet automne. Gardez simplement en tête ce que vous plantez : pas la pomme du goûter, mais un tirage au sort que vous serez le seul à avoir tiré, comme Maria Ann Smith devant son ruisseau. Si vous visez une variété précise, il faudra passer par la greffe. Si vous cherchez une histoire à raconter plus tard, le pépin fera très bien l'affaire.
Questions frequentes
Combien de pépins faut-il semer pour espérer un arbre ?
Plusieurs, sans les compter un par un. La levée s'étale sur des semaines et une graine peut rester muette : trois ou quatre pépins répartis dans deux godets évitent de tout perdre sur une seule. Vous garderez le plant le plus vigoureux et donnerez les autres.
Un pommier de semis peut-il être greffé plus tard ?
Oui, et c'est même l'intérêt d'un semis mené jusqu'au bout. Le plant devient alors un porte-greffe franc sur lequel on pose la variété choisie, ce qui remet les fruits attendus au bout des branches. Il faut simplement lui laisser le temps de prendre du diamètre, sans quoi la greffe tient mal.
Que faire d'un pommier de semis qui donne des pommes décevantes ?
Aucune de ces situations n'est un échec : l'arbre reste au jardin comme ombrage et comme garde-manger pour les oiseaux, ou il sert de porte-greffe pour une variété greffée.
Faut-il arroser souvent un jeune semis de pommier ?
Moins qu'on ne le croit. Un jeune plant installé dans un terreau frais mais drainé vaut mieux qu'un arrosage quotidien, qui finit par asphyxier les racines. En pot, l'eau doit traverser librement et sortir par le fond.
Sources
- Cerović R., Akšić M. F., Ðorđević M., Kitanović M., Obradović A., Meland M. (2026). Studies on the reproductive ability of various apple (Malus x domestica Borkh.) cultivars grown in the climatic conditions of Western Norway. Plants, 15(5), 701. DOI 10.3390/plants15050701.
- Robertson S. M., Dowling A. P. G., Wiedenmann R. N., Joshi N. K., Westerman E. L. (2021). Nocturnal pollinators significantly contribute to apple production. Journal of Economic Entomology, 114(5), 2155-2161. DOI 10.1093/jee/toab145.
- EFSA Panel on Contaminants in the Food Chain (CONTAM), Schrenk D., Bignami M., Bodin L., et al. (2019). Evaluation of the health risks related to the presence of cyanogenic glycosides in foods other than raw apricot kernels. EFSA Journal, 17(4), e05662. DOI 10.2903/j.efsa.2019.5662.
- Schlathölter I., Jänsch M., Flachowsky H., Broggini G. A. L., Hanke M.-V., Patocchi A. (2018). Generation of advanced fire blight-resistant apple (Malus x domestica) selections of the fifth generation within 7 years of applying the early flowering approach. Planta, 247(6), 1475-1488. DOI 10.1007/s00425-018-2876-z.
- Martin M. (2005). Smith, Maria Ann (1799-1870). Australian Dictionary of Biography, Supplement 2005, National Centre of Biography, Australian National University, en ligne depuis 2006.
- Iowa State University Extension and Outreach (2025). Can I grow an apple tree from a seed?. Yard and Garden, page mise à jour le 3 juin 2025.

