Une cuillère à soupe de bicarbonate de soude dans un litre d'eau, quelques gouttes de savon noir pour que la solution accroche, et l'oïdium s'en irait. La recette circule dans tous les jardins, reprise d'une page à l'autre sans qu'on sache jamais d'où elle vient. Elle n'est pas née de rien : les bicarbonates ont une activité fongicide réelle, mesurée en laboratoire et au champ, et ils comptent parmi les matières utilisées en agriculture biologique dans plusieurs pays. Ce qui manque aux recettes, ce n'est pas le principe, c'est la précision : quel bicarbonate, à quelle dose, et pour quel résultat.
C'est le troisième volet de notre série Mythe ou réalité, après le marc de café au potager et le paillage plastique. Cette fois, deux essais en accès libre permettent de suivre le bicarbonate du microscope au champ, et de séparer ce qui est mesuré de ce qui est répété.
En bref
Le bicarbonate freine réellement l'oïdium, mais par contact : il gêne le champignon là où la solution touche la feuille, et l'empêche surtout de se reproduire. Les essais de plein champ portent sur le bicarbonate de potassium, pas sur celui du placard, et le meilleur résultat mesuré reste sous la référence fongicide du même essai. Sur une culture déjà couverte de blanc, il ne nettoie rien.
Deux sels derrière une seule recette
Bicarbonate de soude, bicarbonate de potassium : les deux poudres blanches se ressemblent et partagent l'ion bicarbonate, celui auquel les auteurs rattachent l'effet sur les champignons, avec le pH de la solution. Ce qui change, c'est le cation qui les accompagne, sodium dans un cas, potassium dans l'autre.
Cette nuance n'est pas un détail de chimiste. Les données de plein champ que nous avons trouvées portent sur le bicarbonate de potassium, testé sur une culture de betterave sucrière. Le bicarbonate de cuisine, lui, a été évalué sous abri, sur le concombre, dans un essai que nous détaillons plus bas. Autrement dit, la poudre du placard et la molécule documentée au champ ne sont pas la même, et les recettes qui les confondent ne reproduisent aucun des deux essais.
Ce que le bicarbonate de potassium donne au champ
« Évaluation des effets du bicarbonate de potassium, d'un extrait de graines de Moringa oleifera et de Bacillus subtilis sur l'oïdium de la betterave sucrière »
Baher A. El-Nogoumy, Mohamed A. Salem, Gabr A. El-Kot, Salem Hamden, Mohamed D. Sehsah, Abeer H. Makhlouf et Yasser Nehela, Équipes de microbiologie et de botanique agricole de l'université de Kafrelsheikh (Égypte), avec l'université King Khalid (Arabie saoudite), l'université Al-Azhar, l'Institut de recherche en pathologie végétale du centre de recherche agricole de Gizeh, l'université de Minufiya et l'université de Tanta. Plants, vol. 11, n° 23, article 3258, 2022. Licence : CC BY 4.0, citation et reprise autorisées avec attribution.
En 30 secondes
Ce que ça change pour votre jardin
Méthode et source
Les chiffres de l'essai
Le protocole est simple à décrire. Trois pulvérisations foliaires, espacées de dix jours, la première dès l'apparition des premiers symptômes, environ 90 jours après la levée. Deux doses de bicarbonate de potassium, 5 et 10 grammes par litre. En face, un fongicide de référence, l'azoxystrobine, et un témoin arrosé à l'eau.
L'efficacité se lit en pourcentage de réduction de la maladie par rapport au témoin. À 5 grammes par litre, elle passe de 44,1 % après la première pulvérisation à 59,0 % après la troisième en 2020, et de 38,3 % à 60,1 % en 2021. À 10 grammes par litre, elle donne 56,2 % puis 55,4 % en 2020, et 47,2 % puis 67,8 % en 2021. Le fongicide de référence se situe entre 67 et 77 % selon les notations. Le bicarbonate s'en approche sans l'égaler, et passer de 5 à 10 grammes par litre ne change pas la donne de façon nette : la progression vient surtout de la répétition des passages.
Un repère aide à lire ces pourcentages. Le témoin non traité de cet essai est resté sous les 10 % de sévérité, autrement dit la maladie démarrait à peine quand les traitements ont commencé. C'est la situation d'un potager au moment des premières taches, pas celle d'une culture envahie.
Ce que le microscope montre
Les auteurs ont passé les feuilles au microscope électronique à balayage. Sur les témoins, le champignon déploie ses filaments, ses conidiophores et ses conidies. Sur les feuilles traitées au bicarbonate, les hyphes se décomposent, les cellules fongiques et les spores se plasmolisent, et les conidies qui subsistent apparaissent incomplètes et déformées. Le traitement empêche surtout la formation des conidiophores et des conidies, c'est-à-dire la reproduction et la dispersion du champignon.
C'est la signature d'un traitement de contact : tout se joue sur la surface touchée par la solution. Le bicarbonate ne circule pas dans la plante, il ne va pas chercher le champignon sous l'épiderme ni sur la face de la feuille qu'il n'a pas atteinte.
Pourquoi ça marche, et ce que les auteurs en pensent
Les auteurs rattachent l'effet à une perturbation de la pression osmotique et de l'équilibre des ions bicarbonate chez les champignons sensibles, ainsi qu'au pH de la solution. Ils notent aussi que la multiplicité de ces mécanismes rend peu probable l'apparition de souches résistantes, contrairement à un fongicide à cible unique.
L'essai mesure en plus des effets sur la plante : les feuilles traitées montent en sucres solubles et en sucrose, et l'activité de trois enzymes de défense, la peroxydase, la polyphénoloxydase et la phénylalanine ammonia-lyase, augmente après traitement. Sur ce terrain, le bicarbonate de potassium arrive derrière l'extrait de moringa et devant la suspension de bactéries, dans le classement des auteurs.
Le bicarbonate de cuisine testé face au cuivre et au soufre
Le second essai est coréen, conduit sous abri plastique sur le concombre, et il a un intérêt particulier : il place le bicarbonate de soude, celui de la cuisine, dans la même série que deux références de l'agriculture biologique, la bouillie bordelaise et un mélange soufre et loess.
Premier résultat, sur un test de sélection en serre. Le bicarbonate de sodium, à 90 % de matière active et dilué 500 fois, ramène la surface foliaire atteinte à 7,0 % puis 10,0 % selon la saison, pour des valeurs de protection de 60 % et 84 %. Sur ce relevé, la molécule fait bonne figure, et les auteurs parlent d'un effet qui s'améliore à la seconde évaluation, ce qui suggère une action différée dans le temps.
Second résultat, sur l'essai d'application, et il change la lecture. Les trois produits sont pulvérisés une, deux puis trois fois à sept jours d'intervalle sur une variété sensible, dans une serre où la maladie est installée. L'incidence de l'oïdium après trois passages reste à 71,8 % avec le bicarbonate de sodium, contre 7,8 % avec la bouillie bordelaise et 0,1 % avec le mélange soufre et loess. Après un seul passage, le bicarbonate laisse la maladie à 97,3 %, soit le niveau d'un témoin non traité.
Les auteurs expliquent l'écart entre leurs deux séries par la pression de maladie, forte dans la seconde, avec des pluies fréquentes et une culture de concombre menée sans interruption. Ils concluent que le bicarbonate de sodium a une efficacité modérée, nettement inférieure aux deux références sur ce site, qu'il demande des applications répétées ou une association à d'autres produits, et rappellent qu'une concentration excessive provoque une phytotoxicité : la dose et le calendrier comptent autant que la molécule.
Ce que ça change au potager
Trois choses nous paraissent utiles à retenir pour un jardin.
Le bicarbonate est un traitement de contact, donc une affaire de couverture. La solution doit atteindre les feuilles là où le champignon s'installe, jusqu'au coeur du plant. Là où la pulvérisation ne va pas, la maladie continue. Un pulvérisateur qui projette une brume fine fait mieux le travail qu'un arrosoir versé sur le feuillage, pour une raison purement mécanique : ce qui n'est pas mouillé n'est pas traité.
La répétition fait plus que la dose. Les deux essais répètent les passages, à sept jours d'intervalle dans l'un, dix dans l'autre, et le gain vient de là. Doubler la concentration, en revanche, n'apporte pas de bénéfice net dans l'essai au champ et ouvre un risque de phytotoxicité signalé dans l'essai sous abri.
Le bicarbonate se place au début, pas à la fin. Dans l'essai où il est arrivé sur une culture déjà atteinte, il a laissé passer la majorité des symptômes. Les auteurs de l'essai coréen placent d'ailleurs en tête de leur conclusion deux leviers non chimiques : le choix de variétés résistantes et les méthodes culturales, retrait des feuilles atteintes, aération, écartement des plants, fertilisation équilibrée. C'est aussi l'ordre dans lequel nous travaillons.
Reste la question de la recette. Nous n'avons pas de protocole maison à afficher, parce que les essais ne testent pas le bicarbonate alimentaire à la dose du bicarbonate de potassium. Si vous partez de la poudre du placard, sachez que vous ne reproduisez pas l'essai au champ, vous testez autre chose, sur une bande de feuilles, en commençant léger.
Ce que ces deux essais ne disent pas
Une betterave sucrière au champ et un concombre sous abri ne couvrent pas le potager, et il faut être précis sur ce que ces deux papiers autorisent à conclure.
Ils ne disent rien de la tomate, du rosier, de la vigne ou du zucchino. Chaque oïdium a son champignon, Erysiphe betae pour la betterave, une espèce différente pour le concombre, et rien dans ces deux essais ne garantit que la transposition soit acquise.
Ils ne testent aucune recette de jardin, ni le savon noir, ni l'huile ajoutée à la préparation. Aucun des deux ne mesure ce que le sel laisse dans le sol ou dans les légumes récoltés, ni ne suit le devenir du bicarbonate après la saison. Aucun ne l'évalue en curatif sur une culture très atteinte, et l'essai au champ reste limité à deux saisons, une culture et une région, avec un témoin resté sous 10 % de sévérité.
Ce qu'ils établissent, en revanche, est solide : l'ion bicarbonate a une action fongicide réelle par contact, mesurée au champ, visible au microscope, reproductible d'une saison à l'autre, et cette action freine la maladie sans la faire disparaître. Pour un potager, c'est un appoint de début d'attaque, pas un traitement de sauvetage, et la source de progrès reste la variété, l'aération et la surveillance des premières taches.
Sources
- El-Nogoumy, B. A., Salem, M. A., El-Kot, G. A., Hamden, S., Sehsah, M. D., Makhlouf, A. H. et Nehela, Y., « Evaluation of the Impacts of Potassium Bicarbonate, Moringa oleifera Seed Extract, and Bacillus subtilis on Sugar Beet Powdery Mildew », Plants, vol. 11, n° 23, article 3258, 2022. DOI : 10.3390/plants11233258. Licence CC BY 4.0 : article cité, chiffres repris, aucun texte ni figure reproduit.
- Kim, M.-J., Kim, Y.-K., Park, S.-H., Park, J.-H., Hong, S.-J. et Shim, C.-K., « Control of Cucumber Powdery Mildew Using Resistant Cultivars and Organic Agricultural Materials », Journal of Microbiology and Biotechnology, vol. 35, article e2409030, 2024. DOI : 10.4014/jmb.2409.09030. Licence CC BY 4.0 : article cité, chiffres repris, aucun texte ni figure reproduit.
Pour comprendre comment nous choisissons une étude, ce que veulent dire les quatre niveaux de preuve affichés plus haut et pourquoi une licence NC ou ND change ce que nous avons le droit de reprendre, notre page Sources et méthode détaille la démarche.
Questions frequentes
Le bicarbonate de soude fait-il disparaître l'oïdium ?
Il le freine, il ne le fait pas disparaître. Dans l'essai sous abri où le bicarbonate de sodium a été pulvérisé trois fois à sept jours d'intervalle sur une culture sensible, l'incidence de la maladie restait à 71,8 %, contre 7,8 % pour la bouillie bordelaise et 0,1 % pour le soufre. Les auteurs classent la molécule parmi les traitements à effet modéré, dont l'efficacité demande des applications répétées. Sur des taches déjà installées, attendez-vous à un ralentissement, pas à un nettoyage.
Bicarbonate de soude ou bicarbonate de potassium, quelle différence ?
Ce ne sont pas les mêmes sels. Les essais de plein champ que nous avons trouvés portent sur le bicarbonate de potassium, testé à 5 et 10 grammes par litre sur l'oïdium de la betterave sucrière. Le bicarbonate de soude, celui de la cuisine, a été testé sous abri sur le concombre, dilué 500 fois. Les deux partagent l'ion bicarbonate, auquel les auteurs rattachent l'effet sur le champignon, mais la poudre du placard n'est pas la molécule des essais au champ.
À quelle dose et à quelle fréquence appliquer le bicarbonate ?
Les deux essais donnent des repères précis, et aucun ne teste une recette de jardin. Le bicarbonate de potassium a été pulvérisé à 5 et 10 grammes par litre, trois fois à dix jours d'intervalle, dès les premiers symptômes. Le bicarbonate de sodium a été appliqué dilué 500 fois, jusqu'à trois pulvérisations à sept jours d'intervalle. Les auteurs signalent qu'une concentration excessive provoque une phytotoxicité : augmenter la dose n'est pas une marge de sécurité, c'est un risque pour les feuilles.
Peut-on traiter une plante déjà malade avec du bicarbonate ?
C'est le point faible du procédé. Le bicarbonate agit par contact et empêche surtout le champignon de fabriquer ses organes de reproduction, ce que le microscope électronique montre nettement sur les feuilles traitées. Dans l'essai où il a été appliqué à une culture déjà atteinte, sous forte pression de maladie, il a laissé passer la majorité des symptômes. Sa place est donc au tout début de l'attaque, sur les premières taches, pas en rattrapage d'une culture blanche.
Le bicarbonate est-il sans danger pour le sol et les légumes ?
Aucun des deux essais ne mesure ce que le sel laisse dans le sol ni dans les légumes récoltés. Ce qu'ils documentent, c'est une phytotoxicité au-delà d'une certaine concentration et une action de contact qui s'arrête là où la solution n'a pas touché la feuille. Sur le devenir du sel dans la terre, nous n'avons pas de réponse solide, et nous ne la fabriquerons pas.
